Après plus de deux mois d’absence, le numéro un camerounais a regagné son pays le 20 août dernier. Une absence inédite qui a laissé prospérer les scandales et les potins les plus fous. Le retour d’un “fantôme” ou d’un homme qui reprend les commandes?
Le Cameroun est clivé, travaillé dans son être par les failles tectoniques les plus rédhibitoires. La longue absence de Paul Biya précisément est l’adjuvant, l’élément déclencheur de l’évidence du marasme existentiel à ciel ouvert d’une Nation jadis portée par le souffle de l’unité. Les contradictions et les contrariétés multiformes, l’affirmation à peine voilée de la volonté des uns et des autres sur le territoire national d’exhumer la hache de guerre, l’empressement non dissimulé de certains compatriotes d’occuper par tous les moyens le poste de vice-président, à l’exemple de la tentative rocambolesque d’un Camerounais lambda, Johann Adriel Sitchom Kuate, qui le 12 juin dernier, a réussi le coup de poker de quitter sa maison et d’aller à la Crtv avec un pli scellé contenant un nouveau gouvernement et le nom du vice-président. Mal lui en a pris, car les fameux décrets signés avec une remarquable imitation de la signature présidentielle, n’ont pas été lus in extremis.
L’autre scandale qui a fait des vagues est la masse impressionnante d’or qui quitte frauduleusement le Cameroun pour alimenter le marché mondial. Alors que le pays déclare avoir exporté 22 kg de ce précieux métal en 2023, Les Emirats Arabes Unis, dont Dubaï, a déclaré avoir importé du Cameroun 15 tonnes d’or.
L’autre scandale qui a jeté un coup de froid certain entre Paul Biya est ses compatriotes, est le silence, synonyme de confusion entretenue sur son état de santé et les raisons de son absence prolongée sur le territoire national. On a compris qu’au sommet, à moins d’être de mauvaise foi, les membres du gouvernement étaient tout autant dans l’expectative que le citoyen lambda. L’essai de débrouiller la lanterne des citoyens sur la question a sombré dans une cacophonie indescriptible.
Que va faire Paul Biya, maintenant qu’il a regagné le pays? En novembre et en décembre 2025, il annonçait ce qui était une évidence: la formation d’un nouveau gouvernement. 10 mois plus tard, il est toujours attendu. Bien plus, étant à l’étranger, le président de la République a signé d’importants décrets pour réorganiser l’armée. Le hic au sein de l’opinion était que ces documents étaient signés à Yaoundé alors que le signataire était ailleurs. Ceci a jeté un doute sur l’authenticité de ces actes au sein d’une frange de l’opinion. Comme en 2004, d’aucuns ont même annoncé qu’il a rejoint les ancêtres.
Paul Biya doit exister par l’offensive
Le long séjour et inédit de Paul Biya à l’étranger l’a dépouillé de tout privilège à l’attentisme. Il est bon an, mal an, tenu de monter à l’offensive pour préserver intact son domaine de définition d’action. Si par le passé, les uns et les autres nourrissaient des ambitions derrière le rideau, son absence a certainement créé des prétentions ou des coalitions d’ambitions présidentielles dans son propre camp. Le poète français, Edmond Haraucourt, avait vu juste en son temps quand il disait que partir, c’est mourir un peu.
Le vide laissé par le séjour présidentiel prolongé à l’étranger a été comblé d’une manière ou d’une autre, par les acteurs qui ont appris à vivre, à se projeter sous la bannière de cette absence. Plus encore, cette absence a certainement poussé les uns et les autres à s’interroger sur leur avenir politique. Dans un tel contexte, où une foule d’ambitieux se presse au portillon, des affinités peuvent naître, des stratégies peuvent se forger, le landerneau politique se remodèle ainsi sans faire du bruit, sans l’incandescence des frictions.
Le risque politique est visiblement énorme pour Paul Biya de nommer un vice-président. Ce serait une sorte de coup de pistolet de départ donné, pour la course sans merci à toutes les intrigues pour sa propre chute. Il en va de même pour le gouvernement qui a tenu en poste pendant 8 ans, chaque ministre construisant à sa manière et à son rythme le butin de guerre.
Dans un régime où Paul Biya est Alpha et Omega, lui seul est le patron et les autres se tiennent au même rang. La différence n’est que de degré . Sur quel bouton peut donc appuyer Paul Biya sans faire grincer excessivement les dents de rancœur dans ses propres rangs? Ce bouton là, il faut encore le chercher car la solution miracle pour lui ne peut venir que des assises nationales pour définir à nouveau un contrat social après la dernière présidentielle dont le processus et les résultats ont été de nature à jeter tout le discrédit sur la capacité du pays à organiser des élections justes et transparentes, acceptées par tous.
La dernière révision de la Constitution au Congrès et de certains textes qui encadrent la dévolution du pouvoir au Cameroun, a jeté le trouble dans l’esprit des observateurs, car désormais, le Souverain camerounais est comme privé de son droit le plus absolu: voter ses dirigeants. Ces assises viendraient telle une case à palabres où des débats francs et sincères, sans tabous, auraient lieu, dans un esprit de pardon et de réconciliation.
Si le Souffle de Vérité inspire dans ce sens Paul Biya, son entrée dans l’histoire se fera par la grande porte, et beaucoup le verraient au bout du compte comme l’homme qui a œuvré tant bien que mal pour le rayonnement de la démocratie au Cameroun. Il est bien entendu que mieux vaut la fin d’une chose que son commencement. Paul Biya, un lion affamé qui arrive? Oui, pour l’entente et la réconciliation! Oui, pour la justice et la paix! Le cas contraire, il se réduirait lui-même à être considéré comme un gentil toutou et inoffensif, le jouet de tous.