Plus de deux mois hors du pays, le flou autour de l’absence de Paul Biya qui se prolonge indéfiniment, n’est pas à coup sûr sans alimenter les appétits ou les opportunités de pouvoir dans les palais présidentiels au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale ( Cemac). Un tour microcosmique.

Paul Biya, arrivé au pouvoir en 1982, bien que l’un des doyens des chefs d’Etat dans la zone Cemac, à côté des vieux briscards tels que l’équato- guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo ( aux affaires depuis 1979) et le Congolais Denis Sassou Nguesso (1979-1992 et 1997-à nos jours), se distingue par l’influence tous azimuts de Yaoundé sur la sous-région. Comme elle semble aujourd’hui si loin, la période de la douce Conflictualité entre Omar Bongo du Gabon et Paul Biya. En ce temps-là, le contrôle du leadership sur la zone se jouait entre Etoudi et le Palais de la rénovation au bord de la mer à Libreville. La balance pesait certes en faveur du Nteke, au point où sa mort en 2009, Jacques Chirac rappelait au numéro un camerounais qu’il devrait désormais jouer pleinement le rôle qui est le sien dans la zone Cemac.
Paul Biya ne s’était d’ailleurs pas fait prier pour répondre ouvertement dans les médias qu’il était “disponible” pour le job. Depuis 2009 donc, on peut considérer que l’influence de Paul Biya, même si elle était à fleurets mouchetés en ces années là, s’est bonifiée avec son statut de doyen d’âge incontesté auprès de ses pairs, au point de reléguer sans conteste au second rang , le président Obiang Nguema Mbasogo, arrivé au pouvoir trois ans avant lui mais de 9 ans son cadet. Chez les Bantous, cela fait toute la différence. En ce qui concerne Sassou Nguesso, son influence est limitée par sa chute entre 1992 et 1997, mais surtout par les difficultés économiques de son pays. Ali Bongo Ondimba ou Oligui Nguema appellent Biya affectueusement “papa”. En Rca, comme au Tchad, les oreilles sont tendues, car si Yaoundé grelotte, on va éternuer fortement à N’Djamena et à Bangui. Roundup dans les cinq pays limitrophes du Cameroun en dehors du Nigeria.
1) Si Etoudi pouvait être pris par Toumaï?
Le Tchad est à coup sûr le pays de la Cemac qui s’interroge le plus sur ce qui se passe à Etoudi. A N’Djamena on sait qu’il y a des grosses têtes à Yaoundé, des hommes qui peuvent faire mal même avec le silence. Le flou entretenu sur le long séjour de Paul Biya et les rumeurs qui se propagent sur les réseaux sociaux dans l’indifférence des autorités camerounaises, qui dès lors qu’elles ouvrent la bouche épaississent le brouillard, doit travailler les nerfs de l’autre côté du pont N’Gueli entre Kousseri et N’Djamena. Comment faire pour que Yaoundé prenne ses décisions en tenant compte du Tchad? Mais, ce n’ est qu’un vœu car celui qui tient Etoudi agit prioritairement pour les intérêts du Cameroun.
Le tracé de la ligne de chemin de fer entre Ngaoundéré et N’Djamena est venu raviver toutes les tensions entre les deux capitales. Pour Yaoundé, le prolongement de son rail va relier les deux autres régions septentrionales, à savoir, Garoua, Maroua et Kousseri avant d’atteindre la capitale tchadienne. Au pays de Toumaï, on ne l’entend pas de cette oreille. Le pays de Mahamat Deby Itno veut aussi désenclaver le sud de son pays et a opté pour le tracé Ngaoundéré- Moundou-Kélo-Bongor-N’Djamena. C’est un point de friction supplémentaire qui doit courroucer le pouvoir tchadien qui ne rate pas une occasion pour se plaindre des tracasseries portuaires et routières dont sont victimes ses transporteurs sur le corridor Douala-N’Djamena. Pour pallier toutes ces nuisances, les tchadiens ont annoncé explorer activement des itinéraires alternatifs par le Nigeria et la Guinée équatoriale.
La gestion du pipeline Doba-Kribi est aussi un gros caillou dans la chaussure de la bonne entente entre les deux pays. De manière générale, parce que le Tchad est dépendant du Cameroun de par sa position géographique, N’Djamena aurait souhaité amoindrir le coût de cette dépendance en pesant sur les décisions de Yaoundé. Et si Paul Biya n’était pas là ? C’est certainement dans ce vide que Mahamat Deby Itno, le Maréchal du Tchad, jouera à fond la caisse le jeu qui va avec, pour au besoin tenir si possible un bout de levier lors de la prise de décision qui engage ou influence directement son pays.
2) Paul Biya, l’arbitre politique en Rca. Si Biya lâche, Bangui tombe

Le pouvoir du président Archange Touadera est redevable aux multiples coups de sifflets de l’arbitre Paul Biya, en faveur du numéro un centrafricain. Quand bien même il arrive qu’il soit hors-jeu, Yaoundé ferme les yeux, rassuré que c’est l’homme de la stabilité. Il va sans dire qu’une éventuelle instabilité en Rca, rejaillit au premier chef sur le Cameroun avec l’afflux massif des réfugiés, et une insécurité débordante.
Le seul fait de l’absence prolongée du « protégé » du professeur-président doit donner de grosses gouttes de sueurs froides à Bangui. ce n’est pas gratuit si Touadera appelle affectueusement Paul Biya, le “le doyen”. Tout ce qui concerne la paix dans ce pays voisin passe par Yaoundé qui filtre les incorrections et les esprits belligènes contre Bangui. A la crise post-électorale de décembre 2020- janvier 2021, des groupes armés de la coalition Cpc ont voulu marcher sur Bangui pour empêcher l’élection de Touadéra. Paul Biya a réagi immédiatement en fermant la frontière et en envoyant des renforts à Garoua-Boulaï. Dans la foulée, Yaoundé a sécurisé l’axe Douala-Bangui pour que l’aide et les munitions arrivent.
Bien plus, Paul Biya a reçu Touadéra en urgence à Yaoundé pour lui apporter un soutien politique total au cours de cette crise. Son régime a tenu. Sans le verrou camerounais à la frontière, Bangui serait probablement tombée. On peut multiplier à l’envie des exemples en ce qui concerne les sommets de paix et la médiation. Depuis 2014, presque tous les dialogues importants sur la Rca ont eu lieu sur le sol camerounais. Ainsi, en 2015, le Forum de Bangui s’est préparé à Yaoundé. En 2019, l’ Accord de Khartoum a été suivi de réunions à Yaoundé. Entre 2021 et 2023, il est indiqué qu’il y a eu plusieurs rencontres entre Touadéra et les chefs rebelles, facilitées par le Cameroun. C’est donc un euphémisme d’avouer que tant que Yaoundé soutient Bangui, Touadéra tient. Si Yaoundé lâche, Bangui tombe.
A l’heure où Paul Biya est en séjour prolongé hors de son pays, cette absence peut créer des appétits à Bangui. Le doyen connaît les subtilités du terrain qui échapperaient à un newcomer à Yaoundé. La chanson de Stromae “ Papa où t’es”, doit hanter le locataire du Palais de la renaissance en Rca. Si le siège de la Cemac est à Bangui, le siège de l’influence est à Yaoundé. Un vide très long laissé par Paul Biya, avec un flottement à Yaoundé, pourraient basculer à nouveau la Rca dans un cercle infernal de violences. Au-delà de tout, ce pays voisin est demeuré stable tout simplement grâce à la démocratie et à la protection due par le communauté internationale dans un tel contexte. De ce fait, la démocratie est un parangon de la sécurité des peuples à travers le monde.
3) Une amitié de 40 ans entre Paul Biya et Obiang Nguema Mbasogo

Il est l’ami et frère du président Paul Biya. C’est le moins que l’on pusse dire. Son fils, Obiang Nguema Mangue Theodrin, aujourd’hui vice-président de la République et vice-président du parti présidentiel, Parti démocratique de Guinée Equatoriale (Pdge), a effectué une visite officielle de travail à Yaoundé du 18 au 19 novembre 2025, tout juste après la réélection controversée de Paul Biya. Le timing était bon et traduit toute l’amitié de Malabo. Toutes les craintes de la Guinée Équatoriale se portent sur l’éventualité de l’arrivée à Etoudi d’un politique hâtif qui donne coup pour coup.
Avec le président Biya, c’est connu, il prend son temps et évite soigneusement la précipitation. Il n’y a pas longtemps, le pouvoir de Malabo a poussé loin le bouchon au point de vouloir construire un mur de séparation de 189 km entre les deux pays, comme celui qui existe entre les États-Unis et le Mexique. Yaoundé s’y est opposé fermement, dans la discrétion et l’efficacité. On estime aujourd’hui à plus de 18.000 le nombre de Camerounais en Guinée Équatoriale.
C’est cette main d’œuvre qualifiée et bon marché qui tient l’essentiel de l’économie de ce pays. Yaoundé, avec Paul Biya a compris son voisin et filtre dans la mesure du possible l’émigration de sa population vers le voisin du sud. De plus, les hommes d’affaires équato-guinéens investissent de plus en plus à Douala et à Kribi, tout comme les deux pays coopèrent en matière d’énergie, notamment le gaz naturel, le pétrole et l’électricité. Ce qui témoigne de la confiance née de la stabilité politique à Yaoundé. L’autre point de convergence est la lutte contre la piraterie maritime dans le Golfe de Guinée. Yaoundé est avant-gardiste avec les partenaires opérant dans le secteur.
4) Une aubaine pour Libreville pour saisir le leadership?

Entre le Gabon et le Cameroun, il y a toujours eu cette contestation mutuelle du leadership.
Omar Bongo privilégiait l’omniprésence et la médiation active dans les conflits en zone Cemac, tandis que Paul Biya optait pour la discrétion, l’attentisme ou l’absence remarquée lors de certains sommets. Les choses ont dès lors changé depuis 2009. Les différents pouvoirs à Libreville trouvant certainement ubuesque, toute tentative de faire le contrepoids face à Paul Biya. Ali Bongo Ondimba, une fois élu, a réservé son premier voyage officiel à l’étranger au Cameroun. Exclu de la Ceeac après son coup d’État, quand il a fallu la réintégration du Gabon, Brice Clotaire Oligui Nguema est venu en parler avec son homologue du Cameroun.
Aujourd’hui, l’influence du locataire d’Etoudi est reconnue de la province du Woleu-Ntem à la province de la Nyanga, de l’Ogooué Maritime au Haut Ogooué. Tout flottement à Yaoundé donnerait cependant les velléités de reconquérir le leadership au numéro un gabonais qui pourrait vouloir jouer aux arbitres. On se souvient que la
Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale a migré de Libreville vers Douala, à la grande stupéfaction des autorités gabonaises. Il y a aussi l’Institut africaine d’informatique (Iai) dont le siège est à Libreville mais est aujourd’hui absorbé par Yaoundé, devenu pratiquement le siège social. C’est-à-dire la perte d’influence du Gabon depuis le départ d’Omar Bongo, qui avait des entrées métropolitaines et avait par conséquent réussi à faire de son pays un hub diplomatique en Afrique francophone subsaharienne.
5)Yaoundé-Brazzaville, le nouveau pan de la connectivité Cemac

Autrefois enclavée de Yaoundé, la nouvelle route bitumée de plus de 300 km entre Sangmélima et la frontière congolaise, vient donner un coup de fouet certain aux échanges entre les deux pays. Et ce n’est pas tout. Il y a aussi le projet de liaison ferroviaire stratégique entre Edéa et la frontière du Congo qui s’inscrit dans le cadre global des corridors logistiques et miniers reliant le port en eau profonde de Kribi aux gisements de fer (Mbalam-Nabeba) et aux réseaux de transport sous-régionaux.
En juin 2026, l’État du Cameroun, Africa Global Logistics (Agl) et Camalco ont signé un mémorandum d’entente pour concrétiser le segment Edéa-Kribi-Lolabé-Campo de 185 km. Comme on le voit, le désenclavement du Congo se fait par le nord et établit sans faille le basculement du Gabon vers le Congo comme l’un du duo qui tire l’économie de la Cemac avec le Cameroun. Les deux pays ont des intérêts économiques mutuels lourds au point où chacun veille pour maintenir à flot l’autre. Sans l’intervention du Cameroun, il se susurre du côté du Palais du peuple à Brazzaville tant qu’au Palais de l’unité, que le Fmi aurait dévalué à nouveau le Fcfa Cemac n’eût été l’intransigeance de Paul Biya sur la question.
Du côté du Congo, personne n’a intérêt à ce qu’il y ait une quelconque instabilité à Yaoundé. A nouveau, seul le respect des valeurs démocratiques sauvera les pays de la Cemac de l’instabilité. Un Cameroun instable entraînerait dans son sillage tous les autres cinq pays, ce que personne ne souhaite.
Léopold DASSI NDJIDJOU