Le changement au sommet de l’Etat en Afrique après un long pouvoir revient à marcher sur un champ de mines. Que ce soit l’option pour la continuité ( ordre de Roboam )ou la rupture ( ordre de Jéroboam), la détonation peut être au prochain pas.
Salomon était un roi sage, bourré de sagesse par Dieu en personne. A la fin de sa vie, il est confronté au dilemme qui hante tous les souverains à l’heure de quitter le monde. Il s’était toujours préparé pour que son trône revienne à son fils Roboam. Mais parce que Salomon n’a pas marché à la fin de sa vie en route obéissance à Dieu, il va émietter le pouvoir de son fils, en provoquant un schisme en Israël. Roboam va régner sur deux tribus ( Juda et Benjamin) alors que Jéroboam, le serviteur dissident de Salomon, est intronisé roi sur 10 tribus du Nord. La gloire du grand roi s’éteint sous les décombres de son trône divisé.
Cette histoire réelle que relate la Bible, étale au grand jour la dialectique de Roboam et de Jéroboam à travers les pays du monde.
Roboam : l’incarnation de la continuité du pouvoir et du système.
Tous les rois et les chefs d’État du monde ont toujours œuvré pour la continuité de leur système de gouvernance après eux. Bien sûr qu’on n’occulte pas les cas résiduels de ceux qui œuvrent pour qu’après eux soit le déluge. On se demande si Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga ne fait pas partie de ceux là. Dans le monde moderne avec l’avènement de l’Etat de droit, les hommes de pouvoir manipulent constamment les textes de loi qui régissent la dévolution du pouvoir à cette fin. Quand Houphouët Boigny de la Côte d’Ivoire s’en allait en 1993 après 33 ans d’un pouvoir absolu, il était convaincu que son fils putatif Konan Bédié qui était au chaud à l’Assemblée nationale prendra la relève pour conduire le pays dans la vision que lui, Houphouët Boigny s’était fixée. Mais quand on est plus de ce monde, aussi puissant soit-on, maîtrise-t-on encore le cours des choses? Alors qu’il avait pris le pouvoir en décembre 1993, il sera balayé par un coup d’Etat en décembre 1999, juste 6 petites années. Houphouët a dû se retourner dans sa tombe.
Au Gabon, le président Omar Bongo Ondimba, aux commandes du pays de 1967 à 2099, avait bâti un appareillage qui pouvait permettre à son fils qui était déjà vice-président du Parti démocratique gabonais (Pdg) et aussi ministre de la Défense, de le remplacer aisément sur le fauteuil présidentiel. C’est effectivement ce qui arriva. Mais la fidélité à Bongo Ondimba vivant n’est plus la même chose à sa mort. Le premier à s’attaquer au pouvoir d’Ali Bongo, fut son ami politique et frère dans tous le sens noble du terme, André Mba Obame. Ali sortit vainqueur des urnes mais sérieusement fragilisé. Quand il sollicita pour la deuxième fois les suffrages des Gabonais, c’est au tour de Jean Ping, son beau-frère, de se lever contre lui à travers les urnes. La suite est connue. A la troisième élection présidentielle, l’armée intervint pour le déposer. Mais, cela paraissait moins brutal au sein de l’opinion car au bout de 14 ans de pouvoir, il était déjà presqu’au bout du rouleau, contrairement à son père qui tenait fermement les rênes du pouvoir à sa mort. Ces deux exemples illustrent à suffire les incertitudes sur le chemin de la dévolution du pouvoir contre la volonté du peuple. On pourrait aussi relever des exemples où Roboam continue avec le prestige de Salomon.
Il y a le cas du Togo. Faure Eyadema, le fils de Gnassingbé Eyadema tient de main ferme le pouvoir transmis par l’armée fidèle aux dernières volontés de son père. S’il tient la dragée haute depuis une vingtaine d’années, c’est d’abord parce qu’il s’est attaqué une fois aux affaires au système laissé par son père et aussi, il a réglé de manière rugueuse les contestations au sein du clan familial. Il n’y est pas allé de main morte par exemple contre son frère Kpatcha Gnassingbé. Il a été condamné en 2009 à 20 ans de prison.
Il y a le cas du Cameroun avec Paul Biya. Après 22 ans à la tête de l’État indépendant, Ahmadou Ahidjo remet le pouvoir à son protégé Paul Biya pour qu’il pérennise son système de gouvernance. Le nouveau pouvoir ne l’entend pas de cette oreille. Les choses vont vite se déchainer au point où en 1984, il y a un coup d’Etat avorté. Paul Biya saisit l’occasion pour s’affranchir définitivement du système Ahidjo.. Ceci peut expliquer entre autres, sa longévité au pouvoir. Les hommes ont besoin de changement et tout pouvoir qui ne se renouvelle pas étouffe les citoyens. C’est ce qu’on a vécu au Burkina Faso avec la chute de Blaise Compaoré, suite à une insurrection populaire qui l’a chassé des Affaires après 27 ans de règne alors qu’il tentait de modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir.
Jéroboam : la rupture du pouvoir des rois
Jéroboam enseigne que tout pouvoir est temporel et que Dieu le donne à qui il veut. Jéroboam est le cauchemar des rois car il incarne l’opposition à la gouvernance des rois. Or l’opposition peut être à l’intérieur ou à l’extérieur du système. Jéroboam incarne à merveille les deux cas de figure, car il a été le serviteur du roi Salomon avant de se trouver obligé de fuir pour se cacher en Égypte parce qu’un prophète a annoncé qu’il sera roi sur dix tribus d’Israël. Le roi Salomon voulait lui ôter la vie pour cela, tout comme Saül a voulu ôter la vie de David parce qu’il le voyait roi. Les rois n’aiment pas voir ou entendre parler des successeurs qui ne viennent pas d’eux. A travers les Nations, les plus fougueux qui affichent leurs ambitions sont fauchés ou jetés en prison. En dépit de cette douloureuse situation, à travers les Nations, Jéroboam a le vent en poupe.
Au Sénégal, après deux mandats au pouvoir, Macky Sall veut modifier la Constitution pour un troisième mandat. Le peuple s’y oppose. De guerre lasse, il abandonne la partie, mais complique aussi la tâche à Ousmane Sonko qui était au cœur de la fronde en le jetant en prison. D’ailleurs, Macky Sall, alors qu’il était président de l’Assemblée nationale, avait été au cœur de la fronde contre la volonté de Abdoulaye Wade de céder le pouvoir à son fils Karim. Le cas Béninois soulève des interrogations: est-ce Patrice Talon a cédé le pouvoir à Romuald Wadagni pour mieux revenir comme ont joué Poutine et Dimitri Medvedev en Russie? Ou bien, c’est tout simplement la continuité du pouvoir Talon ? Le temps le dira.
Une autre variante de Jéroboam est l’avènement des voies de fait et précisément ici les coups d’Etat militaires. En zone Cemac, le président Ali Bongo est tombé suite à coup de force qui l’a délogédu palais de la Rénovation au bord de mer. Oligui Nguema, son tombeur a troqué la tenue militaire pour donner une espérance nouvelle aux Gabonais. Au Tchad, le maréchal Idriss Deby Itno est tombé au champ d’honneur alors qu’il était en campagne contre les rebelles. Son fils, Mahamat Deby marche très bien sur les traces de son père en tenant ferme les rênes du pouvoir.
Au Sahel, les coups de force dans les trois pays que sont le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réduisent drastiquement chaque jour un peu plus, les droits et libertés politiques des peuples. On craint qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les militaires ne s’enternisent au pouvoir ad vitam éternaem sans jamais organiser des élections. C’est le péril de ce genre de coups que redoutent les citoyens épris de justice et de liberté à travers les Nations.
Un autre cas qui interroge est celui de la RD Congo. Le président Kabila a cédé le pouvoir à Félix Tshisekedi, parce que le peuple congolais lui a refusé un troisième mandat. Comment comprendre qu’après deux mandats, Tshisekedi veuille lui aussi briguer un troisième mandat? On est là dans les dédales du pouvoir selon l’ordre de Jéroboam. Mais qu’il soit selon l’ordre de Roboam ou de Jéroboam, le plus important est d’écouter le peuple car le pouvoir est fait pour le peuple et non le peuple pour le pouvoir. Sans peuple, il n’y a pas de pouvoir.